Délaissée par de nombreux candidats, la question européenne a été mise en avant par Emmanuel Macron. De quoi faire de l’Europe un thème central dans cette campagne ?

Dans un contexte politique marqué par la crise migratoire, la peur du terrorisme et un fort taux de chômage, la question semble légitime. Cette situation commune à de nombreux pays européens a provoqué une arrivée en force du discours populiste anti-européen. Le Brexit a montré à la France et à toute l’Union que sa destruction était une véritable menace. Et la France est directement concernée par cet enjeu, puisque Marine Le Pen, favorite au premier tour, affirme sa volonté de quitter l’Union Européenne.

Maintien, réforme ou départ de l’UE ?

« Rendre à la France sa souveraineté nationale », ainsi place la candidate du Front National le rejet de l’Europe au centre de son programme. Sur ce point, elle n’a pas beaucoup évolué depuis 2012, seule sa stratégie est différente avec un référendum qu’elle organisera six mois après sa potentielle élection. Cette mesure ne doit cependant pas être vue comme un renoncement à la sortie de l’Europe, mais montrer « l’importance de la question européenne qui est centrale dans sa politique et qui fait le pivot de tout son argumentaire », insiste Emmanuel Galiero, journaliste au Figaro.

Jean-Luc Mélenchon met lui aussi l’accent sur la question européenne : « l’Union Européenne, on la change, ou on la quitte », déclarait avec conviction fin mars son responsable aux affaires européennes, Alexis Piat. Les exigences avancées par le candidat de la France insoumise (renégociation des dettes, protectionnisme solidaire, contrôle de la BCE)  laissent à penser que les négociations avec l’Europe n’aboutiraient à rien d’autre qu’à une sortie de la France de l’Union.

Benoît Hamon et François Fillon, eux, adoptent des positions plutôt similaires : il ne s’agit pas de quitter l’Union Européenne, mais de la réformer pour qu’elle fonctionne mieux. Cela passe par une démocratisation de la Zone Euro, comme le souhaite le candidat du parti socialiste, ou par un renforcement de la coopération intergouvernementale en terme d’immigration pour le candidat républicain.

Finalement, seul Emmanuel Macron affiche un programme foncièrement pro-européen. S’il veut lui aussi réformer l’Union Européenne pour améliorer son fonctionnement, le candidat d’En marche ! souligne l’importance du respect des règles budgétaires  et de la nécessité de faire des compromis sur certains points. C’est ce que résume sa sympathisante, l’eurodéputée Sylvie Goulard : « la France n’est pas dans l’Europe à la carte ».

Un clivage sur l’Europe

Nicolas Leron, chercheur associé en études européennes à Sciences Po Paris.

L’équilibre politique se voit bouleversé, d’un côté par le rapprochement des extrêmes sur la question européenne, et de l’autre par une vision globalement comparable des  grands partis de gouvernement. Cela donne lieu à l’apparition d’un nouveau clivage, comme l’explique Nicolas Leron, chercheur associé en études européennes à Sciences Po Paris : « on remarque en France et ailleurs, que se substitue au clivage classique gauche et droite, un clivage pour ou contre l’Europe, ouverture et fermeture au monde». C’est aussi le point de vue du journaliste Emmanuel Galiero, pour qui ce clivage se situe « entre ceux qui pensent que l’on ne peut construire une politique seulement au niveau de la Nation, et ceux qui ont une vision plus globale et qui pensent que le monde peut être régi par de grands ensembles dont l’Europe ».

De plus, les vainqueurs des primaires ont gagné avec des programmes plutôt extrêmes, laissant un espace très large au centre du spectre politique français : « Macron peut ratisser très large du centre gauche au centre droit car il y a un vide, un espace à prendre, et il n’a pas de concurrence, il est le seul avec cette position aussi nette », affirme Nicolas Leron. Mais la vision européenne des Français correspond-elle à la voie choisie par Emmanuel Macron ?

droite →
Anti-Union Européenne →

Des Français critiques, mais attachés à l’Union Européenne

Les Français semblent partager une sensibilité européenne, d’après l’enquête de la Commission européenne de novembre 2016 (rapport national de l’enquête de la commission européenne). Une personne interrogée sur deux se dit attachée à l’Union Européenne et six Français sur dix se considèrent comme citoyens européens. Mais une grande partie d’entre eux (78%) trouve que l’Union fonctionne mal. Ils perdent confiance en celle-ci, et cela explique que les engagements citoyens ne sont pas nombreux. L’initiative citoyenne Pulse of Europe, créée en Allemagne, effectue des rassemblements dans plusieurs villes

Des manifestants avec les drapeaux français et allemands mélangés au drapeau européen lors du rassemblement de Pusle of Europe à Paris, le 19 mars.

françaises depuis février. Le but du mouvement est de « s’adresser aux sentiments des gens attachés aux valeurs européennes, et de ne pas laisser le monopole de la parole aux populistes», explique Charlotte Vier, responsable des relations avec la presse. Le dernier rassemblement en date, le 19 mars, n’a réuni que 500 personnes, bien loin des 50000 personnes en Allemagne.

Ce manque d’engouement citoyen peut être dû à la tradition française de ne manifester que contre une cause, et non pour. Les Français apportent toutefois de l’importance aux politiques européennes communes et à une Europe forte selon Nicolas Leron « si on projette l’imaginaire français sur l’Europe, on en arrive à cette idée de l’Euro-puissance, pas une Europe de la règle, mais avec des grands projets : une Europe de la défense, une union de l’énergie, Airbus, cela parle aux Français de faire des grands projets ensemble ».

La vision française de l’Europe reste majoritairement pro-européenne, et le programme d’Emmanuel Macron semble être un avantage, au point d’influer sur le discours des autres candidats, « en clivant davantage les positions sur la question européenne, comme cela prend une dimension plus importante dans la campagne, cela peut donc amener les candidats à prendre beaucoup plus d’angle sur leur position sur l’UE » estime le chercheur de Sciences Po Nicolas Leron.

L’Europe au cœur du second tour ?

En cas de match Macron-Le Pen, la nouvelle division de la politique française pourrait atteindre son apogée au second tour des élections. La question européenne ne semble pas être le facteur décisif du premier tour, mais sera centrale au second. Chaque candidat aura tout intérêt à réaffirmer sa position en opposition avec l’autre. C’est en tout cas la configuration que souhaite la candidate frontiste. D’après le journaliste Emmanuel Galiero, « elle préfère le choc au second tour face au candidat d’En marche !, car cela représente un argument supplémentaire pour défendre ce qu’elle va dire. Pour elle Emmanuel Macron est un produit de l’UE ». Cette stratégie des positions opposées devrait également être adoptée par son adversaire, comme le pense le journaliste politique de Libération  Alain Auffray: « l’adversaire de Marine Le Pen, quel qu’il soit, aura à cœur d’expliquer aux Français tout ce qu’ils ont à perdre, notamment les épargnants, les retraités ».

Un second tour entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron ressemblerait donc réellement à un référendum sur l’avenir de la France dans l’Union Européenne, même si Nicolas Leron préfère nuancer que « ce ne serait pas un référendum mais une élection basée sur de nombreux clivages dont la question européenne ».  Quoi qu’il en soit, cette dernière a gagné une place d’envergure dans le débat présidentiel, ce qui n’était pas arrivé depuis longtemps.